GRAND ANGLE-. Pour Gilles Benhamou, président d’Asteelflash, 23e sous-traitant mondial dont le chiffre d’affaires a bondi de 47% en 2018 à plus de 1 milliard de dollars, la relocalisation des productions en Europe est un phénomène majeur, inéluctable et de long terme. C’est sans doute la meilleure nouvelle que VIPress.net puisse partager avec ses lecteurs.

« Quand le 23e sous-traitant mondial parle, les gens comme moi écoutent… et toute la profession avec », aurait pu dire Michel Audiard s’il avait croisé la route de la filière électronique…

S’exprimant à l’occasion de la présentation de l’étude Pipame « Enjeux et perspectives pour la filière française de la fabrication électronique » (voir notre article « Trois scénarios pour l’avenir de la filière française de la fabrication en électronique« ), Gilles Benhamou, président d’Asteelflash, a livré une démonstration implacable et revigorante sur l’avenir de la production électronique mondiale. Excellente nouvelle : les productions vont revenir en Europe, ou plus précisément dans la zone EMEA qui englobe les pays à bas coût d’Afrique du Nord.

Voici les extraits les plus marquants de son discours de présentation

Gilles Benhamou, président d’Asteelflash

« La relocalisation dans la zone EMEA est en route. C’est un phénomène majeur. Merci monsieur Trump ! Les scénarios actuels de guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine remettent totalement en cause le positionnement de l’Asie par rapport au marché européen. Ce n’est pas qu’un phénomène transitoire. Pour moi, c’est maintenant un phénomène inéluctable et de long terme, dont on est qu’au début, quand bien même les tarifs (NDLR : surtaxes sur les importations chinoises) viendraient à disparaître.

La manière de penser des donneurs d’ordre, qu’ils soient français ou internationaux, consiste à rapprocher les chaînes logistiques et de production des centres de décision de chaque pays. C’est vrai en France, c’est vrai en Europe, c’est vrai aux Etats-Unis et cela sera surtout vrai en Chine où l’industrie chinoise va se redéployer avec une production locale plus importante.

Nous ne produisons déjà pratiquement plus aucun produit hors Europe destiné à revenir sur le marché européen. Cela représente encore 1 M€ aujourd’hui, mais ce sera terminé dans un an car la production sera relocalisée en Europe, non pas de notre propre volonté, mais aussi par la volonté du client.

La relocalisation en zone EMEA est un phénomène de masse. Pour nos clients français, notre présence industrielle aux Etats-Unis et en Chine est davantage un support à leur globalisation (produire localement pour le marché local) qu’un outil de compétitivité. C’est un état d’esprit qui a totalement changé.

Le phénomène de relocalisation n’en est qu’à son début, parce que c’est un phénomène long. Il est difficile de relocaliser en Europe du jour au lendemain. C’est à l’occasion des renouvellements de produits que nos clients choisissent de prendre une option européenne, plutôt qu’une option asiatique.

En 2016, nous réalisions 7 millions de dollars de chiffre d’affaires avec 22 nouveaux acteurs français en développement dans le portefeuille de clients du groupe ; nous prévoyons d’en réaliser 163 millions en 2021. Ce ne sont pas 22 start-up ; ce sont des entreprises qui ont pignon sur rue, qui parfois n’ont pas d’activité électronique et qui veulent bénéficier de l’accompagnement qu’on peut leur apporter par la proximité et la compétence d’ensemble.

Voilà les quatre grands messages qui corroborent ce qui a été présenté dans l’étude Pipame :

D’abord comment voit-on nous l’évolution ? Un point clé de notre métier a changé : venant de l’automobile, quand j’ai démarré Asteel en 2000, ma vision était de savoir faire du design, d’avoir une présence globale, de savoir produire en termes de qualité, etc. Mes premiers contacts avec des grands groupes internationaux en France ont été : « vous savez faire des cartes, c’est déjà bien. Si vous travaillez bien on vous donnera un bonbon pour rencontrer l’acheteur plasturgie ! » Aujourd’hui, l’approche d’un client se fait nécessairement sur des paramètres de globalité et d’évaluation à pouvoir répondre sur un service de design et d’industrialisation complet. En clair, si on ne sait que fabriquer des cartes, pour un groupe comme Asteelflash, on peut partir, ils n’ont pas besoin de nous…

Aujourd’hui, on ne parle pas de cartes électroniques, on ne parle que de produits complets avec une création de valeur, qui peut être une valeur de layout sur la carte, de conception, de DFM (design for manufacturing), de la partie plasturgie, etc. Nous venons de gagner un gros client, qui est une entreprise connue et qui a pignon sur rue électroniquement. Avant même de parler production, nous avons passé deux mois à se faire qualifier sur notre capacité à fabriquer des moules, à pouvoir non seulement fabriquer mais les sourcer, et, par ailleurs, à pouvoir apporter le produit sur le marché en termes de « design to assembly » au bon niveau de compétence et de qualité. Ensuite, nos bureaux de design ont été audités sur notre capacité à prendre des études avec méthodologie. La carte électronique vient après, mais c’est un problème subalterne… Nous prévoyons au moins 20% de croissance sur cette partie « design + industrialisation ».

Deuxième volet important : le choix pour nos clients c’est notre capacité à les accompagner au niveau international. Ce n’est pas seulement leur donner la productivité d’une production locale. La contribution d’Asteelflash à la filière électronique française, c’est d’être un partenaire au développement de nos clients sur la scène internationale, de fournir un accès pour les entreprises françaises à la compétitivité des marchés internationaux grâce au réseau d’AsteelFlash (sourcing, procurement, certifications, technologies), de pouvoir réaliser de la création de valeur en France en ingénierie, logistique, supply chain et design, même avec une production hors de France.

Troisième volet : nous vivons un moment extrêmement important aujourd’hui dans notre profession et dans la filière. On ne nous demande plus d’être un acteur de fabrication de cartes. On gagne plus d’argent et on fait gagner plus d’argent à nos clients par la supply chain et l’organisation de la supply chain et on dépense beaucoup plus en supply chain que dans tous les investissements pour réaliser des cartes. Les capex, c’est le dernier des problèmes. Les lignes d’investissement dans notre industrie sont relativement minimes. C’est 2% du chiffre d’affaires. Par contre, les besoins en fonds de roulement et l’organisation de la supply chain pour être performant, c’est 15% !

Quand on parle de relocalisation aujourd’hui, c’est d’abord un problème de supply chain mondiale, non pas seulement de composants électroniques, mais aussi de plasturgie, de composants métalliques, de batteries, d’écrans… Comment fait-on pour réduire les coûts d’approvisionnement en termes financiers, de transports et de logistique ? Car la relocalisation de ces industries à proximité passe par l’organisation de la supply chain pour être capable de produire dans une zone de proximité. Les coûts main-d’œuvre ne sont pas le seul paramètre. La relocalisation actuelle, c’est tout cet écosystème qui est en route. Comment peut-on agir dans un écosystème et en filière pour pouvoir redevenir compétitif tous ensemble sur cette supply chain ? Comment peut-on ensemble pouvoir offrir des solutions compétitives de proximité ? C’est là où se situe le vrai message. La production en est une partie, mais la distribution en est une autre, les fabricants de composants une troisième, etc. Par exemple, je suis prêt à investir dans une usine, à condition avec des stocks de sécurité des distributeurs à proximité.

Ainsi, la notion d’organisation dans la zone EMEA d’industries performantes globales est autant un phénomène de production que le reste. On a la logistique, on a l’ingénierie ou contrairement à ce que l’on peut penser on a encore des ressources dans la zone EMEA, beaucoup plus que sur les zones américaines et asiatiques. Par contre, les ressources se tarissent aujourd’hui pour trouver des gens compétents et d’expérience. Donc, il faut démarrer très tôt l’organisation et le recrutement de personnes qui restent en entreprise et qui comprennent le métier.

Enfin et ce n’est pas un mince message, clairement les 22 clients qui pourraient représenter un tiers de notre chiffre d’affaires à terme sont des entreprises qui sans des entreprises de production de proximité compétitives n’auraient aucune chance de se développer sur le marché. On le voit bien : les grands acteurs mondiaux s’intéressent aux grands marchés mondiaux. Avoir des PME performantes, mais réalisant 3,4 ou 5 millions de chiffre d’affaires, ça ne les intéresse pas du tout. D’abord pour des questions de langage, aussi pour des questions de proximité, de temps et d’argent.

Donc notre rôle et le rôle de la filière, c’est de savoir apporter le support à ces entreprises en termes d’outils de production, de design, d’aide au sourcing de composants au niveau mondial pour devenir compétitives sur leurs produits. Un produit génial, si vous payez 30% de plus votre sourcing de composants et que vous n’avez pas accès à la filière mondiale, ça ne sert à rien ! Vous êtes mort avant d’avoir commencé. Le rôle d’AsteelFlash et de tous les acteurs de la filière consiste justement à soutenir tout l’écosystème pour pouvoir relocaliser. Et on en est qu’au début ! »