Périlleux de se lancer dans des prévisions de sortie de crise. Selon Pascal Fernandez, président du SPDEI, si l’on se réfère aux statistiques de l’ECIA, l’ensemble des délais des semiconducteurs est à peu près stable aujourd’hui, mais à un niveau élevé, à l’exception de quelques produits :  les discrets petits signaux (en boîtier SOT23 notamment) et les MOSFETs. Les problèmes les plus aigües viennent des passifs avec les condensateurs céramiques et les pavés résistifs dont la disponibilité ne va s’améliorer en 2019. En connectique et composants électromécaniques, à de rares exceptions, les délais sont beaucoup plus stables et maîtrisés.

Le marché adressé pour fournir l’industriel (hors mémoires Drams et processeurs) devrait représenter cette année 369 milliards de dollars au niveau mondial, explique le président du SPDEI. Après avoir progressé de 11% en 2017, il devrait ainsi croître de 7% cette année, puis de 5% à 6% au cours des années suivantes. En 2018, la croissance du marché des passifs devrait ainsi atteindre 17%, devant les semiconducteurs (+7%), la connectique (+7%) et l’électromécanique (+3%).

La pénurie dans les composants passifs pré-cités est d’une ampleur inégalée. Comment l’expliquer ? « Comme ce sont des composants standard, les clients ne s’en préoccupent pas et découvrent les problèmes de délais au dernier moment. Cependant, – il ne faut pas faire d’amalgame : en passifs, ce sont les pavés résistifs et les condensateurs MLCC qui restent critiques ; en inductances ce sont quelques produits spécifiques, mais on investit pour régler cela ; en condensateurs alu film, il y a plutôt une détente. En composants de protection, vous pouvez envoyer les commandes, on peut livrer ! », explique Arnaud Ponthieux– TDK Electronics France –.

De gauche à droite : Gilles Benhamou, Fabrice Lecordier, Arnaud Ponthieux

Alain Lafuente

Pour Alain Lafuente – Würth Elektronik-, le marché du passif n’a pas réussi à se stabiliser en prix, les acheteurs étant habitués par le passé à obtenir chaque année des réductions de prix, privant les fabricants des moyens d’investir. « A 3 euros le rouleau de résistances, cela ne paie même pas le transport et l’emballage plastique », déplore-t-il. Pour autant, les fabricants se devaient de faire tourner leurs usines, même au prix de marges trop faibles. Une chaîne de production représente quelques centaines de millions en passifs. Plutôt que d’investir faute de prévisions de quantités précises de la part des clients, les fabricants de condensateurs MLCC, par exemple, ont préféré utiliser leurs capacités de production pour y fabriquer des composants plus petits (par exemple pour produire des capa 0402 sur une ligne de condensateurs 1210), augmentant ainsi le nombre de pièces en sortie de chaîne. Avec la conséquence, de réduire les fabrications pour les composants plus gros. Pour les nouvelles conceptions, mieux vaut donc ne pas compter sur les condensateurs en gros boîtier…

Dernièrement, des investissements dans de nouvelles usines ont été programmés par différents fabricants, mais il faut un an pour que l’usine soit opérationnelle. « Les investissements sont plutôt faits sur les petits boitiers. Tous les clients qui ont la majorité de leurs designs au-dessus des boîtiers 0402 risquent d’avoir de gros problèmes dans les prochains mois, voire les prochaines années, sachant que l’acteur principal des condensateurs MLCC au niveau mondial a annoncé une baisse drastique de ses productions de gros boîtiers au-dessus des 0402, qui vont diminuer de 30% tous les ans », avertit Fabrice Lecordier -TTI France.

D’où l’importance de faire appel quand c’est possible à des produits de substitution : « Pour une capa céramique qui est à 50 semaines de délais pour l’année qui vient, il vaut mieux faire appel à un produit moins à la mode, comme un condensateur polymère, dont la disponibilité n’est pas affectée actuellement », conseille Alain Lafuente.

Un retournement rapide est-il possible ?

Doubles, voire triples commandes : on sait par le passé que ce phénomène existe en situation de pénurie et que la situation peut se retourner rapidement. Une inversion de tendance à court terme est-elle possible ? Car, paradoxalement, les stocks existent. « Parce qu’on a pris des mesures d’anticipation, aujourd’hui, nous avons chez nous entre 10 et 20 millions d’euros de composants en sus en raison de la crise. On a fait notamment rentrer beaucoup plus de condensateurs (3 à 4 millions d’euros), parce qu’on a été prévoyant », reconnaît Gilles Benhamou, p-dg d’AsteelFlash.

« Le cœur de métier de la distribution, c’est de stocker, pouvoir anticiper et réagir en fonction des variations des besoins de nos clients. Il ne faut pas croire que nos stocks sont vides, au contraire. Le stock a largement augmenté chez les distributeurs au cours des deux dernières années. Mais si on demande à nos clients d’anticiper leurs commandes à 30 ou 40 semaines, si les pièces sont là, elles sont bien évidemment réservées pour ces clients », explique Fabrice Lecordier.

« D’ici à la fin de l’année, on ne sait pas ce qui va passer, parce que tout le monde va déstocker, car nous sommes dans une civilisation de la finance. Je doute que les entreprises ne vont pas recevoir des instructions fortes compte-tenu des niveaux de stocks, de déstocker tout ce qu’il faut… Et ça peut se répercuter sur la chaîne globalement pendant trois mois. Attention après ! », prévient Gilles Benhamou.